Ce qu'il faut retenir
- Guilhem Durand (château Quillanet, Bizanet, Aude) réinstalle environ 200 brebis sur ses 21 hectares de vignes intégrés dans 270 hectares de terres
- Objectif double : entretien naturel des inter-rangs et prévention des incendies de garrigue
- Économie estimée : 10 000 € par an par rapport au gyrobroyeur classique (50 €/ha × 130 ha)
- Le domaine a subi quatre incendies depuis son installation en 2006, dont deux en 2025
- Un troupeau existait déjà jusqu’en 2002 — c’est un retour à une pratique interrompue par la mécanisation
L’été 2026 a mis les vignobles français sous pression comme rarement. Canicules, sécheresses, incendies : dans les Corbières, Guilhem Durand connaît ce scénario mieux que quiconque. Son domaine de Bizanet, dans l’Aude, a subi quatre sinistres depuis 2006. Sa réponse ? Réinstaller un troupeau de brebis, comme cela se faisait ici avant 2002. Un projet à la fois économique, écologique et résolument concret, qui illustre une tendance de fond dans la viticulture méridionale.
Quatre incendies en vingt ans : le bilan qui force à réinventer
Guilhem Durand s’est installé au château Quillanet en 2006, à Bizanet — commune des Corbières, au cœur d’une appellation battue par le vent et le soleil méditerranéen. Depuis, il compte les sinistres : 2006 dès ses débuts, puis deux fois en 2025, dont un feu de brasero mal éteint le 29 juin et un incendie à Ribaute en août. Résultat : 100 hectares de bois et de pinèdes brûlés, 50 hectares de sainfoin détruits — une plante non pérenne, et donc non couverte par les assurances. « Ce n’est pas une plante pérenne donc l’assurance n’a pas remboursé », déplore-t-il.
Le fonds de solidarité agricole a bien répondu présent : 500 000 euros collectés pour 36 exploitations sinistrées, soit une moyenne d’environ 10 000 euros par bénéficiaire. Suffisant pour passer le cap, pas pour oublier la vulnérabilité structurelle d’un vignoble encerclé de garrigue sèche. « Sans le fonds de solidarité des agriculteurs sinistrés, nous n’aurions eu droit à rien », résume Durand, conscient d’avoir frôlé le pire à chaque fois.
incendies depuis 2006
de bois et pinèdes brûlés
de sainfoin détruits
exploitations aidées via le fonds solidarité

200 brebis : une réponse écologique à 10 000 € d’économies annuelles
Le projet est simple dans son principe, ambitieux dans son exécution : réinstaller environ 200 brebis pour entretenir les 130 hectares de terres qui nécessitent un passage régulier, sur les 270 que compte la propriété au total. Les vignes couvrent 21 hectares de ce domaine diversifié.
L’avantage économique est immédiat et chiffrable. Un passage au gyrobroyeur classique coûte environ 50 euros par hectare. Sur 130 hectares à entretenir plusieurs fois par an, la facture mécanique devient vite lourde. La brebis, elle, broute les herbes des inter-rangs sans toucher aux feuilles ni aux grappes — et son passage fertilise naturellement le sol grâce aux apports organiques. Économie annuelle estimée : 10 000 euros. Un argument qui parle d’autant plus que les charges de mécanisation pèsent de plus en plus sur les exploitations.
Mais l’argument qui motive vraiment Guilhem Durand dépasse la comptabilité. « Ce retour fait sens dans la prévention face aux incendies », explique-t-il. Un troupeau qui pâture régulièrement réduit mécaniquement la biomasse inflammable entre les rangs et en lisière de garrigue — créant des discontinuités dans la végétation sèche qui ralentissent la progression d’un front de feu. Ce n’est pas un pare-feu réglementaire, mais une défense naturelle complémentaire, entretenue en continu.
Un retour à une tradition interrompue en 2002
Ce qui est remarquable dans cette initiative, c’est qu’elle n’a rien d’une innovation : c’est un retour. Jusqu’en 2002, un troupeau vivait déjà sur l’exploitation de Bizanet. La mécanisation progressive et la spécialisation viticole ont mis fin à cette complémentarité entre élevage et vigne. Vingt ans plus tard, le dérèglement climatique remet l’élevage ovin sur la table — non comme nostalgie, mais comme outil de résilience.

Cette logique résonne bien au-delà de l’Aude. Dans le Médoc et le Fronsac, des domaines en biodynamie pratiquent depuis plusieurs années la transhumance de brebis béarnaises sur leurs parcelles vignerons, recréant l’ancienne complémentarité entre le Piémont pyrénéen et les vignobles de Gironde. Dans le Gard, des coopératives expérimentent le pâturage dynamique de 300 brebis nourrices sur plus de 300 hectares de vignes collectives. La tendance est réelle : le sol viticole pauvre en matière organique a besoin de la brebis.
Quand la filière apprend à vivre avec le risque feu
Cet été 2026 a posé une question brutale à toute la viticulture méridionale : jusqu’où peut-on aller avec les seuls outils classiques face à un dérèglement climatique qui s’accélère ? Les incendies en Gironde ont menacé les grands crus bordelais cet été. L’irrigation d’urgence autorisée dans 12 AOC bordelaises a brisé un tabou de 50 ans. La publication des prévisions de récolte a été repoussée au 8 septembre, fait sans précédent dans l’histoire de la filière.
Dans ce contexte de cumul d’aléas, la démarche de Guilhem Durand illustre une autre voie : moins haute en technologie, plus ancrée dans le vivant. 200 brebis, 130 hectares à entretenir, un risque incendie réduit, un sol vivifié. Ce n’est pas la solution universelle — mais c’est une pièce du puzzle que la viticulture de demain ne peut plus se permettre d’ignorer. Et un rappel que certaines des meilleures réponses au changement climatique étaient là, dans nos pratiques oubliées, bien avant que la crise ne frappe.
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Questions fréquentes sur les brebis dans les vignes
Les moutons ne mangent-ils pas les raisins et les feuilles de vigne ?
Non — à condition de retirer le troupeau avant la véraison (début du mûrissement des raisins, généralement fin juillet début août dans le Midi). En dehors de cette fenêtre, les brebis broutent l’herbe des inter-rangs grâce à des clôtures mobiles qui délimitent les zones de pâturage par îlots de 3 à 4 hectares. C’est la base du pâturage dynamique ovin en viticulture, pratiqué avec succès dans plusieurs coopératives du Gard et du Médoc.
Comment les brebis contribuent-elles à prévenir les incendies de vignes ?
En pâturant régulièrement la végétation basse entre les rangs et en lisière de garrigue, elles réduisent la quantité de biomasse sèche inflammable. C’est un débroussaillage naturel, moins coûteux qu’un engin mécanique et plus respectueux du sol. L’effet ne remplace pas les pare-feux réglementaires obligatoires, mais il contribue à créer des discontinuités dans la végétation qui ralentissent la propagation d’un front de feu — un argument décisif dans les zones à risque comme les Corbières.
Quel est le coût de mise en place d’un troupeau dans les vignes ?
Le principal investissement porte sur les clôtures mobiles, un abri, et les soins vétérinaires. Le coût de démarrage est variable selon les installations existantes, mais il est amorti rapidement. Dans le cas de Guilhem Durand, l’économie estimée est de 10 000 euros par an par rapport au gyrobroyeur (environ 50 €/ha sur 130 hectares à entretenir plusieurs passages par an). Les revenus annexes — laine, agneau — peuvent contribuer à l’équilibre économique selon les projets.
Sources : Vitisphere, Alexandre Abellan, 5 août 2026 — « Réinstaller un troupeau de brebis pour l’entretien des vignes et des terres et pour prévenir les prochains feux » (article 107159). Données : château Quillanet, Guilhem Durand, Bizanet (Aude).







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