En bref
- Un an après les incendies qui ont ravagé 17 000 ha dans les Corbières (août 2025), vignerons et coopératives entament leur renaissance
- Le Domaine les Cascades à Ribaute : 6 ha brûlés à 100 %, 270 000 € de dégâts — replantation avec des cépages résistants à la chaleur (assirtiko, verdejo, souvignier gris)
- Le Cellier des Demoiselles à Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse : production 2025 réduite de 80 % (3 000 hl sur 15 000 attendus), survie jusqu’en décembre 2026
- L’accès à l’eau érigé en enjeu vital pour la vigne, avec le Plan Corbières 2030 en cours de construction
Il y a tout juste un an, les collines des Corbières brûlaient. En août 2025, un incendie dévastateur avait ravagé 17 000 hectares dans l’Aude, réduisant des vignes centenaires en cendres, forçant des coopératives à l’arrêt, laissant des vignerons sans récolte ni stock. Douze mois plus tard, Vitisphere publie une série de portraits de ceux qui ont choisi de rester — et de tout reconstruire autrement.
« Tout a brûlé à 100 % » : un couple vigneron repart de zéro à Ribaute
Sylvie et Laurent Bachevillier ne sont pas vignerons de naissance. Ils ont créé leur Domaine les Cascades en 2010 à Ribaute, dans les Corbières, en y mettant toute leur énergie. En août 2025, ils ont tout perdu : 6 hectares de vignes brûlés à 100 %, mais aussi 2 hectares d’oliviers et 2 hectares de truffiers dans le même secteur, à Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse. Total des dégâts estimés : 270 000 euros.
« Tout a brûlé à 100 %, tout comme les 2 ha d’oliviers et 2 ha de truffiers dans le même secteur… un coup très dur », raconte Laurent Bachevillier à Vitisphere (5 août 2026). Leur stock de vins rouges leur a permis de tenir, mais les blancs ont disparu avec les vignes. La filière a répondu présente : le couple a réuni 150 000 euros d’aides — assurance (40 000 €), cagnotte solidaire (40 000 €), fonds d’urgence (40 000 €), et une ligne de crédit bancaire de 30 000 euros sans frais. Loin de couvrir la perte totale — mais suffisamment pour se relever et penser différemment.
Car c’est là que la reconstruction des Bachevillier prend un tournant inattendu. Plutôt que de replanter les mêmes cépages, ils partent sur des variétés radicalement plus résistantes à la chaleur et à la sécheresse : souvignier gris, assirtiko (le grand blanc de Santorin), agiorgitiko (rouge grec), verdejo (blanc espagnol), morrastel, counoise. Une sélection qui n’a rien d’anecdotique — c’est le vignoble méditerranéen de 2035 qu’ils dessinent sur les cendres du leur. Ils y ajoutent des méthodes d’hydrologie régénérative pour capter et retenir l’eau dans le sol. Ce que le feu a détruit, l’adaptation climatique va rebâtir.

Le Cellier des Demoiselles : survivre jusqu’en décembre sur des réserves achetées en urgence
À quelques kilomètres de là, à Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse, la coopérative du Cellier des Demoiselles a vécu une autre forme de traumatisme. Ses 400 hectares membres ont été ramenés à 310 hectares exploitables après l’incendie. La récolte 2025 ? Un désastre : 3 000 hectolitres produits sur les 15 000 attendus, soit 80 % de perte. Et deux des cinquante exploitations membres ont définitivement cessé toute activité.
La survie de la cave a tenu à un fil réglementaire. Une dérogation d’urgence lui a permis d’acheter des vins vinifiés dans des caves voisines pour maintenir ses approvisionnements commerciaux — une pratique normalement interdite pour une coopérative. La cuvée solidaire « Ciel rouge » et une eau-de-vie collaborative avec d’autres caves ont également permis de maintenir un lien affectif avec leurs clients. Son directeur Anaël Payrou résume la situation sans fard : « Nous avons assez pour tenir jusqu’en décembre 2026. »
Le plan de survie à moyen terme ? Sécuriser l’eau. Le Cellier irrigue actuellement 7 hectares seulement. L’objectif est d’atteindre 150 hectares — soit la moitié de sa surface de production — dans les années à venir. Un chantier colossal qui nécessite des investissements publics que la cave ne peut financer seule.
Xavier de Volontat et le Plan Corbières 2030 : l’eau comme condition de survie
Cette question de l’eau traverse toute la reconstruction des Corbières. Xavier de Volontat, maire de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse et ancien président des vignerons indépendants du Languedoc, l’a vécu dans sa propre exploitation : 1 hectare de vignes perdu définitivement, deux tiers de sa récolte détruits par le smoke taint, et une perte de revenus estimée à 250 000 euros sur dix-huit à vingt-quatre mois. Ses vignes restantes n’ont produit que 20 hl/ha, soit la moitié de leur potentiel normal.
« L’eau est au centre de tout, car la vigne reste la culture la moins gourmande en eau », répète-t-il à Vitisphere. Mais qui financera les infrastructures hydrauliques nécessaires ? Le Plan Corbières 2030, annoncé dans les mois qui ont suivi les incendies, doit répondre à cette question. Pour l’heure, les financements restent incertains, et les vignerons avancent à leurs propres frais.
Ce mouvement de reconstruction s’inscrit dans un contexte plus large : il y a quelques heures à peine, nous publiions comment 200 brebis du château Quillanet ont été réinstallées dans les Corbières pour entretenir les vignes et prévenir les prochains feux — un signe que la filière ne se contente pas de panser ses plaies, mais cherche à changer structurellement son rapport au territoire.
Le vignoble de demain se dessine dans les cendres de 2025
Ce qui frappe dans les portraits publiés par Vitisphere en ce premier anniversaire, c’est moins le traumatisme — bien réel — que l’obstination à reconstruire autrement. Les vignerons des Corbières n’ont pas attendu subventions ou plans gouvernementaux pour changer leur manière d’appréhender leur vignoble. Ils expérimentent des cépages jamais cultivés dans l’Aude, investissent dans l’hydrologie régénérative, mutualisent leurs ressources en achetant collectivement des vins hors de leur territoire.
La question de fond reste identique pour tout ce vignoble méditerranéen : peut-on encore faire du Grenache et de la Syrah dans les Corbières de 2035 ? Les vignerons qui plantent aujourd’hui du verdejo et de l’assirtiko ont déjà tranché. Ils ont choisi la survie. Pour les amateurs de ces vins puissants du Languedoc, cela annonce une métamorphose progressive mais profonde — des profils plus frais, des rendements mieux maîtrisés, et peut-être, si l’eau suit, un millésime 2030 historiquement différent de tous ceux qui l’ont précédé.
Qu’est-ce que le smoke taint, et pourquoi a-t-il détruit des récoltes non brûlées ?
Le smoke taint (goût de fumée) désigne la contamination des baies de raisin par des composés volatils émis lors d’un incendie. Ces molécules — principalement des phénols comme le guaïacol — pénètrent dans la peau des raisins même si les vignes ne brûlent pas. Lors de la vinification, elles se libèrent et donnent un goût de cendrier au vin, parfois imperceptible avant la mise en bouteille. Dans les Corbières en 2025, plusieurs exploitations ont ainsi perdu leur récolte sur pied alors que leurs vignes étaient intactes.
Pourquoi planter de l’assirtiko ou du verdejo dans les Corbières ?
L’assirtiko (ou assyrtiko) est le cépage emblématique de Santorin en Grèce. Sa force : une résistance exceptionnelle à la sécheresse et aux sols pauvres, avec une acidité naturelle préservée même par forte chaleur. Le verdejo espagnol (cépage blanc de Rueda) suit la même logique — peu gourmand en eau, aromatique, protégé de la chaleur par une peau épaisse. Ces profils intéressent directement les vignerons méridionaux confrontés à des étés de plus en plus secs et chauds.
Les vins des Corbières vont-ils changer de goût dans les années à venir ?
Progressivement, oui. Si les cépages résistants s’implantent durablement, le vignoble des Corbières verra émerger des profils plus frais et floraux en blanc (assirtiko, verdejo, souvignier gris) et de nouveaux cépages rouges aux côtés du Grenache et de la Syrah. Mais cette transition prend des années : de la plantation à la première vendange, comptez quatre à cinq ans minimum. Les premières bouteilles issues de ces nouvelles vignes n’arriveront pas avant 2030-2031 au mieux.
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