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Vignoble de Bourgogne près de Beaune

Jugement de Paris, 50 ans après : Aubert de Villaine avoue que les vins français étaient « un peu assoupis »

C’était le 24 mai 1976, à Paris. Une dégustation à l’aveugle organisée par le caviste britannique Steven Spurrier allait secouer le monde du vin à ses fondations. Des vins californiens surclassant des premiers grands crus français ? L’impensable s’est produit. Cinquante ans plus tard, Aubert de Villaine, figure emblématique du Domaine de la Romanée-Conti et témoin direct de l’événement, livre enfin sa vérité. Et son aveu est aussi précieux que ses vins : les Français « étaient un peu assoupis ».

Ce qu'il faut retenir

  • Aubert de Villaine revient sur le Jugement de Paris de 1976, 50 ans après l’événement.
  • Le co-gérant de la Romanée-Conti reconnaît que les vins français étaient « un peu assoupis » avant ce choc.
  • La dégustation a forcé la France à revenir à ses fondamentaux — avec un résultat remarquable.
  • Sur le « coup monté » par Spurrier : le doute subsiste, même pour ceux qui y étaient.
  • Bilan partagé : un événement « très positif pour les deux parties », Californie comprise.

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Le Jugement de Paris : que s’est-il passé ce 24 mai 1976 ?

L’invitation, à l’époque, ne laissait rien présager d’extraordinaire. Le caviste et journaliste Steven Spurrier conviait quelques palais aguerris à déguster des vins californiens. Le contexte : un cocktail parisien décontracté, les vins dans les mêmes verres, des discussions animées entre amis du vin. Rien ne laissait deviner ce qui allait suivre.

« L’invitation faisait référence à des vins de Californie uniquement, pas du tout à une dégustation comparative », se souvient Aubert de Villaine dans un entretien accordé à Vitisphere. « Seulement à la fin, quand tout était terminé et que nous allions partir, que Steven a annoncé que, pour s’amuser, il avait introduit dans la dégustation des vins français de mêmes cépages. »

Les résultats ? Ceux que le monde du vin connaît par cœur depuis. Les vins californiens avaient devancé les grands crus français à l’aveugle. Et ce soir-là, par un hasard que d’aucuns jugent trop commode, un journaliste du New York Times — ou peut-être du Herald Tribune — passait par là. Il a flairé le scoop. Le reste appartient à l’histoire.

« Nous étions un peu assoupis » : le mea culpa d’une légende

Cinquante ans plus tard, Aubert de Villaine ne cherche pas à minimiser le choc. Il l’assume avec une franchise rare chez les figures du vin français. « En 1976 nous nous pensions confortablement assis au sommet du monde du vin, à une place que nous considérions, consciemment ou non, être la nôtre de droit divin, ayant peut-être oublié que, pour mériter cette place, il faut que l’ambition de vouloir produire chaque année le plus grand vin possible soit bien ancrée dans les cœurs. Nous étions un peu assoupis. »

Ces mots, prononcés par l’homme qui co-dirige depuis des décennies le domaine le plus coté au monde, ont une saveur particulière. La Romanée-Conti n’est pas n’importe quel terroir. C’est 1,8 hectare de Pinot Noir en Bourgogne, un monopole classé Grand Cru dont une bouteille peut atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros aux enchères. Si cet homme-là dit que la France dormait, il faut le croire.

Un « coup de pied dans le derrière » qui a tout changé

Mais là où la franchise de De Villaine prend toute sa dimension, c’est dans ce qui suit. Car pour lui, le choc californien n’a pas humilié la France — il l’a sauvée. « Cette dégustation a obligé tous les acteurs français du vin à réaliser qu’une concurrence se levait et qu’il fallait revenir vers les fondamentaux si l’on voulait conserver notre prééminence. »

Les régions ont répondu, chacune à sa façon. La Bourgogne, Bordeaux, le Rhône, l’Alsace, le Languedoc — toutes ont entrepris, dans les décennies qui ont suivi, un travail de fond sur la qualité. Réduction des rendements, tri des raisins plus rigoureux, retour aux pratiques traditionnelles, montée en gamme généralisée. Résultat, selon De Villaine : « Les vins français n’ont, je pense, jamais été meilleurs. »

Un constat que les amateurs de box à vin et les curieux qui explorent les millésimes récents peuvent confirmer : la qualité moyenne des vins français en 2026 n’a rien à voir avec celle de 1975. Les guides du vin modernes le documentent chaque année.

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Le mystère Spurrier : un coup monté ?

La question qui agite encore les dîners de vignerons : Steven Spurrier avait-il tout planifié ? Avait-il délibérément glissé ces vins français pour déclencher un choc médiatique, avec ce journaliste américain qu’il savait présent ? Aubert de Villaine, lui, laisse planer le doute avec une élégance toute bourguignonne.

« Était-ce un coup monté par Spurrier et Gallagher ? Steven m’a toujours dit que non… Mais… ? » La phrase s’arrête là, suspendue. En cinquante ans, il n’a jamais obtenu de certitude. Et Steven Spurrier, décédé en 2021, a emporté son secret.

Ce qui est certain, c’est que la dégustation a été, selon De Villaine, « surdramatisée par les Californiens ». Son bilan, lui, est apaisé et généreux : « Je regarde le résultat de cette invasion des vins du Nouveau Monde comme évidemment très positive pour les vins californiens, mais tout autant positive et peut-être encore plus pour les vins français. »

50 ans après : la France au sommet, et la Californie aussi

L’histoire du vin mondial depuis 1976 donne raison à cette lecture nuancée. La Californie a confirmé son statut de grand territoire viticole mondial — Napa Valley et Sonoma Coast sont aujourd’hui des références. Mais la France, loin d’avoir été détrônée, a consolidé son leadership sur les segments premium et ultra-premium.

La Bourgogne en particulier est devenue le baromètre mondial du Pinot Noir. Les Grands Crus bourguignons établissent des records aux enchères que les Californiens eux-mêmes regardent avec admiration. Un paradoxe de l’histoire : c’est en partie grâce au Jugement de Paris que la Bourgogne est devenue ce qu’elle est aujourd’hui.

Aubert de Villaine peut donc contempler ce demi-siècle avec une certaine sérénité. Le coup de pied a été douloureux. Mais il a mis en marche une révolution silencieuse qui a hissé les vins français à des sommets inédits.

Questions fréquentes sur le Jugement de Paris

C’était quoi exactement le Jugement de Paris de 1976 ?

Une dégustation à l’aveugle organisée le 24 mai 1976 par le caviste Steven Spurrier à Paris. Des vins californiens (Cabernet Sauvignon et Chardonnay) ont été dégustés face à des grands crus français. Résultat inattendu : les vins américains ont terminé en tête dans les deux catégories. L’événement a été médiatisé dans le monde entier et a bouleversé les certitudes du monde viticole.

Qui est Aubert de Villaine ?

Aubert de Villaine est le co-gérant du Domaine de la Romanée-Conti (DRC) en Bourgogne, l’une des propriétés viticoles les plus célèbres et les plus valorisées au monde. Il a dirigé le domaine pendant plus de 50 ans. Il est l’une des grandes figures de la viticulture mondiale et un défenseur acharné des appellations bourguignonnes.

Les vins français ont-ils vraiment progressé depuis 1976 ?

Oui, massivement. La période post-1976 a correspondu à une révolution qualitative en France : réduction des rendements, travail à la vigne plus précis, réduction des intrants, vinifications plus soignées. Les Grands Crus bourguignons, les crus classés bordelais et les vins du Rhône ont atteint des niveaux de qualité jamais vus. Aubert de Villaine lui-même estime que les vins français n’ont « jamais été meilleurs ».

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Photo : Aubert de Villaine et Henry-Frédéric Roch au Domaine de la Romanée-Conti © Arnaud 25, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

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