À Cognac, mai 2026 ressemble à un compte à rebours. Le Bureau national interprofessionnel du Cognac (BNIC) négocie ces semaines-ci avec le ministère chinois du commerce un accord inédit : un prix-plancher à l’export, échelonné de 20 à 300 dollars le litre selon l’âge de l’eau-de-vie, pour échapper aux droits antidumping de 32,2 % qui frappent la filière depuis juillet 2025. Une partie de poker à un milliard d’euros, dont l’issue se jouera avant le 5 juillet. Derrière les chiffres, c’est tout un modèle économique — celui des maisons familiales charentaises — qui vacille.
📌 En bref
- Le BNIC et le Mofcom chinois bouclent en mai 2026 un accord de prix-plancher à l’import.
- Grille proposée : 20 $/L pour le VS, jusqu’à 300 $/L pour le XXO, indexée sur l’âge de vieillissement.
- Objectif : sortir de l’enquête antidumping qui impose 32,2 % de droits à la filière depuis le 5 juillet 2025.
- Trois majors françaises (Pernod Ricard, Hennessy, Martell) ont déjà signé des engagements de prix individuels et sont épargnées.
- L’enjeu de mai : élargir l’exonération aux maisons artisanales et à l’armagnac, pris en otage du même dossier.
- Deadline officielle : 5 juillet 2026.
Pékin et Paris discutent les chiffres : les prix-planchers sur la table
Le mois de mai est consacré, mot pour mot, à négocier le contenu de l’accord. Selon les informations rapportées par Le Moci, le BNIC a transmis à ses membres une « offre d’ouverture » : un barème de prix-plancher à l’import compris entre 20 et 300 dollars le litre. La logique tient en une phrase : plus l’eau-de-vie est vieille, plus son prix minimum est élevé. Une grille qui colle à la classification officielle des cognacs.
| Catégorie | Vieillissement minimum | Prix-plancher proposé |
|---|---|---|
| VS — Very Special | 2 ans | ≈ 20 $/L |
| VSOP / Réserve / VO | 4 ans et plus | barre intermédiaire (non confirmée) |
| XO / Extra / Napoléon | 6 ans et plus | hausse marquée |
| XXO — Extra Extra Old | 14 ans et plus | jusqu’à ≈ 300 $/L |
Sur le papier, l’idée est élégante. Si une maison française accepte de vendre au-dessus du prix-plancher, elle ne peut plus être accusée de dumping — et donc plus assujettie aux droits antidumping. Pékin sécurise ses producteurs locaux d’eau-de-vie de baie ; Cognac protège ses marges. Le tout sans torpiller davantage les flux : la Chine pesait jusqu’à 30 % du marché export du Cognac avant la crise, et reste, malgré tout, l’un des trois grands débouchés de la filière.
⚠️ 32,2 % — c’est le droit antidumping moyen frappant les eaux-de-vie de vin européennes en Chine depuis le 5 juillet 2025. Avant cette date, le marché chinois en duty-free représentait à lui seul environ 20 % des ventes de Cognac dans l’Empire du Milieu. Il est fermé depuis décembre 2024.
D’où vient cette grille : du conflit subventions UE-Chine au piège Cognac
L’histoire commence en janvier 2024, quand Pékin lance une enquête antidumping visant les eaux-de-vie de vin importées d’Union européenne. Officiellement, la Chine répond à des suspicions de prix bradés. Officieusement, le dossier est lu à Cognac comme une réplique commerciale à l’enquête européenne sur les voitures électriques chinoises subventionnées, lancée quelques mois plus tôt par Bruxelles. Les vignerons charentais se retrouvent en première ligne d’une bataille qui les dépasse.
En octobre 2024, la Chine impose des droits provisoires et exige des cautions. Pendant un an, les exportations s’effondrent. Les chiffres sont brutaux : selon les données officielles du BNIC, 97,5 % de la production de Cognac part à l’export, vers 139 pays. Pas de plan B domestique : si un grand débouché vacille, c’est tout l’équilibre charentais qui plonge. Les contrats passent en stand-by, les stocks s’allongent, les viticulteurs livreurs se retrouvent avec des comptes débiteurs.
Le 4 juillet 2025, le Mofcom rend sa décision finale : droit antidumping moyen de 32,2 % applicable dès le lendemain. Mais la France a obtenu un mécanisme de sortie individuelle — l’engagement de prix minimum — pour les entreprises qui veulent bien le signer. Florent Morillon, président du BNIC, résume l’épisode dans un communiqué : « Cette décision marque la fin de l’enquête antidumping, mais pas celle de notre action ». Toute la suite consiste à élargir cette exception jusqu’à couvrir l’ensemble de la filière.
Les majors déjà tirées d’affaire, les artisans en sursis
Au moment du verdict de juillet 2025, trois maisons « échantillonnées » ont signé en propre des engagements de prix avec Pékin : Pernod Ricard (propriétaire de Martell, partiellement), Hennessy (groupe LVMH) et Martell. Ces géants exportent tellement de volumes qu’ils ont les ressources juridiques et la traçabilité comptable pour répondre aux exigences chinoises de prix par bouteille, par référence, par millésime. Ils encaissent un manque à gagner, mais ils continuent à vendre.
Pour les centaines de maisons familiales charentaises — Camus, Frapin, Hine, Tesseron, Tiffon, Pasquet et la galaxie des bouilleurs de cru — la situation est radicalement différente. Sans batterie d’avocats spécialisés en droit commercial sino-européen, sans force de vente directe en Asie, ces producteurs vendaient via des distributeurs et restent, de fait, frappés par les 32,2 % depuis juillet 2025. L’accord cadre négocié en mai 2026 doit précisément leur ouvrir la porte : un barème commun, déposé par la BNIC au nom de la filière, qui leur permettrait d’échapper collectivement aux droits.
📈 À retenir. 97,5 % de la production de Cognac est exportée vers 139 pays. La filière est l’un des fleurons de la balance commerciale française des vins et spiritueux — devant le Champagne en valeur certaines années. Pas de plan B domestique : si la Chine reste fermée, c’est toute la pyramide qui se déforme.
L’armagnac, dommage collatéral d’un dossier qui le dépasse
Curiosité du dossier : l’armagnac est lui aussi pris dans la nasse. La procédure chinoise vise les « eaux-de-vie de vin de l’UE » au sens large, sans distinguer Charentes et Gascogne. Or, l’armagnac exporte beaucoup moins en Chine — quelques pourcents de son chiffre d’affaires — et n’a pas les moyens du Cognac pour négocier en propre. Le BIC (Bureau interprofessionnel de l’armagnac) s’est aligné sur la démarche du BNIC pour bénéficier du même accord-cadre, dans une logique de filière française des eaux-de-vie de vin.
Les deux interprofessions ont d’ailleurs été reçues à l’Élysée pour porter le dossier au plus haut niveau. La diplomatie économique a joué — et continue de jouer — un rôle décisif pour décrocher les engagements de prix élargis attendus avant juillet. Sans accord, l’armagnac, beaucoup moins armé que ses cousins charentais, paierait pour une bataille géopolitique à laquelle il n’a pris aucune part.
Le parallèle avec d’autres pans de la filière française est saisissant. La distillation de crise 2026 liquide 1,2 million d’hectolitres de vin rouge et rosé invendables ; les exports vers les États-Unis ont décroché en 2025 sous l’effet des barrières douanières trumpistes. Cognac, vin rouge, vin de Bordeaux : ces dossiers a priori séparés racontent la même histoire d’une filière française des spiritueux et des vins prise dans des étaux commerciaux qu’elle ne maîtrise plus.
Pour vous : que va-t-il rester au rayon cognac fin 2026 ?
Côté consommateur français, l’effet ne sera pas immédiat — mais il viendra. Premier scénario, optimiste : l’accord est signé fin juin, la Chine rouvre, les volumes repartent, les prix se tendent légèrement sur les VS et VSOP en grande distribution (la grille à 20 $/L plancher tire mécaniquement les références d’entrée vers le haut). Les XO et XXO, très peu présents en grande distribution française, sont moins exposés. Pas de séisme tarifaire en vue, mais une fin progressive des promos agressives sur le rayon cognac d’entrée de gamme.
Second scénario, pessimiste : pas d’accord avant le 5 juillet, prolongation des droits, rentabilité écrasée pour les maisons artisanales. Plusieurs petites maisons charentaises se mettent en vente, le tissu se concentre, l’offre se standardise autour des trois grandes marques. À cinq ans, c’est la diversité même du Cognac qui s’érode — exactement ce que craignent les bouilleurs de cru depuis dix-huit mois.
Pour qui aime explorer les eaux-de-vie françaises au-delà des trois étoiles, c’est peut-être le moment de découvrir des références que vous ne trouverez pas en supermarché dans deux ans. Une box de découverte centrée sur les terroirs du Sud-Ouest, ou un guide vin et spiritueux bien fait, vaut largement la peine d’être feuilleté avant que le rayon ne se rétracte.
Questions fréquentes
C’est quoi exactement, ces droits antidumping chinois sur le cognac ?
Ce sont des droits de douane supplémentaires que la Chine a imposés à partir du 5 juillet 2025 sur les eaux-de-vie de vin européennes — au premier rang desquelles le Cognac. Le droit moyen est de 32,2 %. Officiellement, ils sanctionnent un « dumping » présumé. Officieusement, ils sont vus comme une réplique à l’enquête européenne sur les voitures électriques chinoises lancée fin 2023.
Pourquoi un accord de prix-plancher au lieu de payer les droits ?
Parce que payer 32,2 % de droits revient, sur la durée, à perdre toute compétitivité face aux producteurs chinois locaux et aux concurrents non-européens. L’engagement de prix-plancher permet de prouver à Pékin qu’il n’y a pas de dumping (puisque les prix sont garantis au-dessus d’un seuil), donc d’être exonéré des droits. Pour les marges, c’est nettement plus intéressant.
Pourquoi seules certaines maisons sont épargnées aujourd’hui ?
Trois entreprises « échantillonnées » par le Mofcom (Pernod Ricard, Hennessy, Martell) ont pu signer leurs propres engagements de prix dès juillet 2025. Elles sont assez grandes pour assumer la lourdeur administrative et juridique du dispositif. Les maisons familiales, elles, attendent l’accord-cadre porté collectivement par le BNIC en mai 2026 pour bénéficier du même mécanisme.
La Chine est-elle vraiment si décisive pour le cognac ?
Oui. Avant la crise, le marché chinois pesait jusqu’à 30 % des exports du Cognac, avec un duty-free très lucratif sur les XO et XXO. La Chine reste, avec les États-Unis et le Royaume-Uni, l’un des trois grands débouchés. La filière exporte 97,5 % de sa production : aucun marché domestique ne peut absorber un effondrement chinois.
Et l’armagnac dans tout ça ?
L’armagnac est concerné par la procédure chinoise — qui vise toutes les eaux-de-vie de vin de l’UE — sans avoir les volumes ni les moyens de négocier seul. Le BIC s’est aligné sur le BNIC pour bénéficier du même accord-cadre. Sans signature avant juillet, l’armagnac paierait des droits pour une bataille qu’il n’a jamais menée.
Qu’est-ce que ça change pour le consommateur français ?
À court terme, peu de chose en magasin. À moyen terme : si l’accord est signé, attendez-vous à une légère hausse des références d’entrée de gamme (VS, VSOP) en grande distribution, la grille de prix-plancher tirant le marché vers le haut. Si l’accord échoue, la concentration de la filière s’accélèrera et la diversité des petits cognacs charentais reculera nettement à horizon trois à cinq ans.
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📚 Sources et lectures complémentaires
- Communiqué officiel BNIC — fin de l’enquête antidumping, 4 juillet 2025
- Le Moci — la filière cherche un accord de prix-plancher
- Vitisphère — Pékin fait miroiter la fin de crise aux cognacs et armagnacs
- Communiqué BNIC — réception à l’Élysée des filières cognac et armagnac






