- Depuis juillet 2025, la Chine taxe les brandys européens à 32,2 % en moyenne (34,9 % au maximum)
- Hennessy, Rémy Martin et Martell sont exemptés grâce à des engagements de prix minimum
- Les exports de cognac ont chuté de 25 % en valeur en 2025
- Les stocks atteignent 11 ans de ventes — la filière envisage un arrachage massif
- Les négociations UE-Chine piétinent : aucune levée des droits en vue
Le 5 juillet 2025, la Chine a officiellement mis en vigueur des droits antidumping sur les eaux-de-vie européennes. Taux moyen : 32,2 %. Durée : cinq ans. Officiellement, c’est une réponse aux taxes européennes sur les véhicules électriques chinois. En pratique, c’est la filière cognac française qui encaisse.
Un an après, le bilan est ambivalent. Les trois grandes maisons — Hennessy, Rémy Martin, Martell — ont esquivé les droits de justesse. Mais la crise qui couve dans le Cognacais n’a rien résolu.
Le coup de Jarnac de Pékin
L’enquête antidumping menée par le ministère chinois du Commerce (MOFCOM) avait débuté dix-huit mois avant l’entrée en vigueur des droits. La conclusion semblait inévitable : les marques européennes vendaient leurs brandys en Chine à des prix inférieurs au coût de production, perturbant le marché local.
La réalité était plus politique. Depuis que l’Union européenne a imposé des surtaxes sur les voitures électriques chinoises (BYD, SAIC, Geely), Pékin a cherché des leviers de rétorsion. Les eaux-de-vie françaises — symbole de luxe, quasi inexistantes sous label chinois — constituaient une cible idéale : forte valeur symbolique, dépendance asymétrique.
Résultat : un droit pouvant atteindre 34,9 % pour les producteurs sans accord avec Pékin, et une moyenne de 32,2 % pour l’ensemble de la filière.
La manœuvre des grands : prix minimum et exemption
Les trois mastodontes — Hennessy (LVMH), Rémy Martin (Rémy Cointreau) et Martell (Pernod Ricard) — ont rapidement compris qu’il valait mieux négocier que subir. Ils ont signé des engagements de prix minimum avec les autorités chinoises : en échange d’une exemption des droits antidumping, ils s’engagent à ne pas vendre sous un certain seuil en Chine.
Ces trois maisons représentent plus de 90 % du marché chinois du cognac. En pratique, elles continuent d’exporter normalement, mais leurs prix en Chine ont grimpé de 12 à 16 % pour respecter les engagements. Un transfert de marges discret, mais douloureux pour les consommateurs chinois habitués à leurs bouteilles de XO.
Si vous achetez un Hennessy VS ou un Rémy Martin VSOP en France, le prix n’a pas bougé. Les hausses sont concentrées sur le marché chinois. En revanche, si vous cherchez des cognacs de maisons indépendantes, ceux-ci subissent de plein fouet les droits sans avoir les reins suffisamment solides pour négocier une exemption.
Les chiffres qui font mal
Malgré l’exemption des grandes maisons, les statistiques 2025 racontent une autre histoire. Les expéditions mondiales de cognac ont reculé de 15,1 % en volume (141 millions de bouteilles) et de 25,3 % en valeur (2,24 milliards d’euros). L’Extrême-Orient, qui représente le premier marché mondial, a particulièrement souffert : -20,5 % en volume, -23,1 % en valeur.
La raison ? La Chine a également exclu le cognac de ses boutiques duty-free depuis décembre 2024. Ce canal représentait historiquement près de 20 % des ventes chinoises — les aéroports de Pékin, Shanghai et Guangzhou étaient de véritables vitrines du luxe français. Plus rien depuis dix-huit mois.
Résultat logique : les stocks de cognac en caves atteignent l’équivalent de 11 ans de ventes, contre 7 à 8 ans en période normale. Pour une industrie qui vieillit ses eaux-de-vie en fûts de chêne pendant des décennies, c’est un déséquilibre structurel lourd de conséquences.

La filière face à l’impasse
Face à cette accumulation de stocks, le Bureau National Interprofessionnel du Cognac (BNIC) a tiré la sonnette d’alarme. L’interprofession a lancé en 2026 un plan d’arrachage temporaire subventionné à 4 500 €/ha pour les viticulteurs qui souhaitent réduire leur production — une mesure qui pourrait devenir permanente si la situation ne s’améliore pas.
C’est un aveu. La production de cognac repose sur des vignobles plantés pour une demande chinoise qui s’est brutalement contractée. La reconversion ne s’improvise pas : les cépages utilisés (Ugni Blanc principalement) sont quasi exclusivement destinés à la distillation. Passer à la viticulture de table ou au vin tranquille suppose un changement de cépage, d’équipements, et une tout autre logique commerciale.
Les viticulteurs indépendants — ceux qui alimentent les grandes maisons sans pouvoir négocier d’exemption en leur nom — sont les premiers à en payer le prix. Certains parlent ouvertement de « crise structurelle« , dans la droite ligne des arrachages massifs en Gironde ou en Languedoc.
Négociations UE-Chine : l’impasse diplomatique
Côté Bruxelles, les discussions avec Pékin s’enlisent. Le dialogue entre le commissaire européen Valdis Dombrovskis et le ministre chinois du Commerce Wang Wentao se poursuit, mais sans résultat tangible. Les droits sont en place, les engagements de prix minimum sont signés, et aucune levée n’est annoncée.
Le scénario le plus probable à court terme : une coexistence inconfortable entre les grandes maisons qui s’adaptent et un tissu de producteurs indépendants sous pression croissante. L’échéance des droits antidumping est fixée à 2030, soit cinq ans encore à naviguer dans cet environnement.
L’ultimatum commercial de Donald Trump sur les spiritueux européens (attendu pour le 4 juillet 2026) pourrait ajouter une pression supplémentaire sur la filière. La cognac a rarement autant regardé les calendriers politiques.
Ce que ça change (ou pas) pour les amateurs
Pour le consommateur français ou européen, l’impact direct reste limité. Les grandes maisons maintiennent leurs prix sur le marché domestique. La surproduction pourrait même, paradoxalement, favoriser une légère pression à la baisse sur les tarifs en cave ou chez les cavistes indépendants — les stocks doivent bien trouver preneur quelque part.
En revanche, si vous appréciez les cognacs de petites maisons ou de producteurs récoltants, gardez un œil attentif : certains pourraient disparaître, fusionner ou être rachetés dans les deux prochaines années. La crise est un accélérateur de consolidation.
Et si vous cherchez à explorer les grandes tendances des spiritueux en 2026, le cognac traverse une période de mutation forcée qui pourrait déboucher, dans dix ans, sur un secteur très différent — plus concentré, plus premium, et peut-être plus diversifié géographiquement.
FAQ — Cognac et taxes chinoises
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