⚡ En bref
- L’ANSES a retiré l’autorisation de 17 produits cupriques sur 34 depuis janvier 2026
- La dose maximale autorisée de cuivre passe de 6 kg/ha à 4 kg/ha — soit bien en deçà de la limite européenne
- L’UE a prolongé le cuivre jusqu’en 2029 ; la France va plus loin que Bruxelles
- 58 000 vignerons sont concernés, et les vignerons bio sont en première ligne
- Audience en justice : le 10 juin 2026, les organisations viticoles ont porté l’affaire devant le tribunal administratif de Melun
Hier matin, une salle d’audience du tribunal administratif de Melun accueillait un drôle de dossier : d’un côté, des représentants de vignerons français. De l’autre, une agence sanitaire nationale. Au cœur du débat : la bouillie bordelaise — ce mélange bleu-vert qui teinte les vignes depuis plus d’un siècle. Un produit aussi vieux que le vin de Bordeaux lui-même, et qui, aujourd’hui, pourrait disparaître des caves de traitement françaises… alors qu’il reste parfaitement légal chez nos voisins européens.
La CNAOC (Confédération Nationale des producteurs de vins d’Appellation d’Origine Contrôlée) et France Vin Bio ont décidé de ne pas se laisser faire. Leur argument, formulé sans détour par Pierre-Baptiste Fontaine, porte-parole de la CNAOC : « Il n’y a aucune raison que la France s’impose seule des contraintes qui fragilisent sa compétitivité. »
La bouillie bordelaise : l’arme ancestrale contre le mildiou
Inventée à Bordeaux à la fin du XIXe siècle pour lutter contre le mildiou de la vigne, la bouillie bordelaise est un mélange de sulfate de cuivre et de chaux. Son efficacité contre ce champignon redoutable — capable de détruire une récolte entière en quelques jours humides — est reconnue depuis plus de 130 ans. Et pour les vignerons certifiés bio, elle représente la seule arme disponible : pas d’alternatives synthétiques autorisées.
On parle ici de 20 % des 750 000 hectares de vignes françaises certifiés en agriculture biologique. Une filière en pleine croissance, portée par la demande des consommateurs… et aujourd’hui menacée par les restrictions de l’ANSES.
Comme l’explique Sébastien David, président de France Vin Bio : « Sans cuivre, une partie de la viticulture française, et en particulier biologique, est directement menacée. »
L’ANSES va plus loin que Bruxelles — et ça coince

Voici l’angle qui cristallise la colère de la filière : en décembre 2025, l’Union européenne a prolongé l’autorisation du cuivre en agriculture jusqu’au 31 décembre 2029 (règlement EU 2025/1489). Une décision claire, basée sur les évaluations scientifiques disponibles.
Mais l’ANSES — l’agence française de sécurité sanitaire — a pris ses propres décisions, nettement plus restrictives :
- 17 produits cupriques sur 34 ont vu leur autorisation de mise sur le marché (AMM) retirée depuis le 15 janvier 2026
- La dose maximale autorisée est passée de 6 kg/ha à 4 kg/ha par an
- Des règles supplémentaires s’appliquent aux produits restants : intervalles de 7 jours entre traitements, zones de non-traitement de 10 à 50 mètres près des cours d’eau, interdiction pendant la floraison
Résultat : les viticulteurs espagnols, italiens ou allemands continuent d’utiliser du cuivre dans des conditions bien plus souples que leurs homologues français. Une distorsion de concurrence directe, au moment précis où la filière viticole française traverse l’une de ses pires crises depuis des décennies.
Pour les vignerons bio : une question de survie
Les chiffres sont éloquents. Selon les estimations de l’ANSES elle-même, une limitation à 2 kg/ha par an induirait une perte de rendement de 25 à 34 %. En cas d’interdiction totale, ce chiffre pourrait atteindre 90 % dans les zones méditerranéennes, où la pression du mildiou est la plus forte.
Pour un vigneron bio qui vend déjà ses bouteilles avec une prime de 15 à 30 % par rapport au conventionnel, perdre un tiers de sa récolte n’est pas un ajustement — c’est une catastrophe économique. Et les acheteurs conventionnels peuvent, eux, se tourner vers d’autres fongicides non autorisés en bio. Ce deux poids deux mesures frustre profondément la filière biologique.
Les impacts se répercuteront inévitablement sur les étiquettes que vous retrouverez dans votre box vin ou chez votre caviste : si les rendements biologiques s’effondrent, les prix grimperont, et certaines appellations pourraient perdre en diversité d’offre.
10 juin 2026 : les vignerons portent l’affaire devant les juges
La bataille judiciaire a débuté bien avant hier. En mars 2026, le groupe allemand Cosaco avait obtenu la réautorisation de deux de ses produits cupriques (Champ Flo Ampli et Héliocuivre) devant ce même tribunal de Melun. Une victoire partielle, que l’ANSES a aussitôt contestée devant le Conseil d’État.
Hier, 10 juin, c’était au groupe espagnol IQV de plaider pour ses propres produits — et aux organisations de la filière (CNAOC, France Vin Bio) de faire valoir l’argument de la sur-transposition française. Le délibéré du tribunal est attendu dans les prochaines semaines.
Pendant ce temps, la procédure en cassation initiée par l’ANSES se poursuit devant le Conseil d’État. Un imbroglio juridique à plusieurs niveaux qui laisse les 58 000 vignerons concernés dans une incertitude paralysante — exactement au moment où ils doivent décider des traitements préventifs pour la récolte 2026.
Le contexte s’inscrit dans un mouvement de fond : depuis l’arrachage de 4 000 hectares validé par Bruxelles aux restructurations des caves coopératives, la filière viticole française encaisse coup après coup.
Et demain ? La recherche trop lente, le terrain trop vite
Le gouvernement n’est pas resté les bras croisés. Un plan stratégique de 50 millions d’euros (programme Parsada) a été lancé pour financer la recherche d’alternatives aux substances phytosanitaires retirées. Dans ce cadre, 24,4 millions d’euros sur cinq ans financent notamment le projet PARiCi, dédié à l’agriculture biologique.
Le problème : la vigne n’attend pas le calendrier de la recherche. Les vignerons traiteront leurs parcelles dans les prochaines semaines, et il n’existe aujourd’hui aucune alternative au cuivre qui soit à la fois efficace contre le mildiou, autorisée en bio, et disponible à grande échelle. Les pistes explorées — stimulateurs de défense des plantes (SDP), extraits naturels, résistance variétale — sont prometteuses mais ne seront pas prêtes avant plusieurs années.
En attendant, la vigne souffre, les vignerons s’organisent, et les juges délibèrent.
Questions fréquentes sur le cuivre et la vigne
La bouillie bordelaise est-elle dangereuse pour la santé ?
La bouillie bordelaise n’est pas nocive aux doses utilisées sur les vignes, mais le cuivre est un métal lourd qui s’accumule dans les sols à long terme. C’est justement pour protéger les écosystèmes que l’UE a progressivement plafonné les doses (de 8 kg/ha en 2018 à 4 kg/ha aujourd’hui). Les résidus sur les raisins sont très faibles et réglementés par des LMR (limites maximales de résidus).
Le vin bio est-il plus à risque si le cuivre est interdit ?
Oui, directement. En viticulture conventionnelle, le cuivre peut être remplacé par des fongicides synthétiques homologués. En bio, il n’existe pas d’alternative efficace équivalente à ce jour. Sans cuivre, les pertes de récolte liées au mildiou pourraient atteindre 25 à 90 % selon les régions et les millésimes pluvieux. Le vin bio français serait durablement impacté en volume.
Quelles appellations sont les plus menacées par ces restrictions ?
Les régions les plus exposées sont celles où la pression du mildiou est la plus forte : la Bourgogne, l’Alsace, le Val de Loire et les zones méditerranéennes (Languedoc, Roussillon, Provence). Ces régions combinent fort taux d’humidité printanier et part significative de vignerons bio. Le Bordelais, déjà fragilisé économiquement, est également concerné au premier chef.
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Images générées par IA (Replicate Seedream-4) pour illustrer la thématique. Sources : Vitisphère, Sénat, France Info.







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