Le 7 août 2026, 104 vignerons de Fabrezan ont voté à l’unanimité la fin de leur cave coopérative. Dans un silence que le président Laurent Raux a qualifié de « silence de mort », ils ont choisi la liquidation amiable plutôt que la voie judiciaire. Ce n’est pas une faillite. C’est quelque chose de plus douloureux encore : une mort consentie, négociée pour protéger ceux qui restent.
La cave Terre d’Expression, dans les Corbières (Aude), était encore à 77 000 hectolitres en 2022. Elle en a produit 16 000 en 2025. Soit une chute de 79 % en trois ans. Entre-temps, les incendies de l’été 2025 ont ravagé une partie du vignoble, la sécheresse a réduit les rendements année après année, et le marché du vrac s’est effondré à l’échelle nationale. La coopérative n’a pas tenu.
Terre d'Expression : la chute en chiffres
- 77 000 hl produits en 2022 → 16 000 hl en 2025 : -79 % en trois ans
- 1 300 ha de vignes en 2022, 640 ha en 2025 : la moitié des surfaces ont quitté la cave
- 1,25 million d’euros de déficit en 2024, 800 000 euros en 2025
- Vote unanime le 7 août 2026 pour la liquidation amiable
- Les 104 adhérents rejoindront Terroirs du Vertige (Talairan) dès la récolte 2026, sous condition de transfert d’au moins 350 ha
De 77 000 à 16 000 hectolitres : trois ans pour tout perdre
Pour comprendre l’ampleur de la chute, il faut regarder les chiffres dans l’ordre. En 2022, Terre d’Expression livrait encore 77 000 hectolitres. Un an plus tard, 47 000. En 2024, 19 000. En 2025, 16 000. Parallèlement, les surfaces ont reculé de 1 300 à 640 hectares : des vignerons ont abandonné, d’autres ont préféré vendre en dehors du circuit coopératif pour survivre.
Le résultat : un déficit de 1,25 million d’euros en 2024, suivi de 800 000 euros l’année suivante. La cave ne pouvait plus avancer les sommes nécessaires pour la vendange. « Les membres s’inquiétaient de la capacité de la cave à continuer à compenser les avances pour la récolte 2026 », a résumé le président Laurent Raux lors de l’assemblée du 7 août.
Ce type d’effondrement n’est pas une surprise dans les vignobles du Languedoc-Roussillon. Depuis 2022, les coopératives du midi font face à une combinaison de facteurs que peu d’acteurs peuvent absorber seuls : aléas climatiques à répétition, baisse de la consommation de vin rouge en France, surproduction mondiale et effondrement des cours du vrac. Ce qui change ici, c’est l’ampleur et la rapidité de la chute.
Liquidation amiable : le choix du collectif sur le chaos judiciaire
Les 104 adhérents avaient face à eux deux options. La voie judiciaire, avec ses délais, ses administrateurs imposés et l’incertitude totale sur le devenir des vignes. Ou la liquidation amiable : plus lente à mettre en place, mais contrôlée de l’intérieur, avec la possibilité de négocier les conditions de sortie.
Ils ont voté à l’unanimité pour la seconde option. Un vote qui dit quelque chose sur l’état d’esprit de ces vignerons : ils ne sont pas là pour se battre entre eux, ni pour laisser un tribunal décider de leur avenir. Ils préfèrent traverser ça ensemble, dignement. C’est ce que le « silence de mort » décrit par leur président résume mieux que n’importe quel discours.
Terroirs du Vertige prend le relais : ce que ça change concrètement
La dissolution ne signifie pas la fin des vignes de Fabrezan. Un accord a été négocié avec Terroirs du Vertige, cave coopérative basée à Talairan (à une vingtaine de kilomètres), pour absorber les adhérents dès la récolte 2026. La condition : un transfert d’au minimum 350 des 640 hectares restants, avec garantie de rémunération comparable à ce que les vignerons percevaient.
C’est une bouée de sauvetage réelle, même si elle implique une recomposition du tissu coopératif local. Pour les consommateurs, cela peut se traduire à terme par une concentration des marques et des cuvées — le genre de consolidation silencieuse qui change peu de choses dans les rayons, mais qui redistribue profondément les cartes dans les exploitations.
Dans les Corbières, la reconstruction est lente
Fabrezan n’est pas un cas isolé dans la région. Les Corbières cumulent depuis plusieurs années des crises qui s’empilent les unes sur les autres. Les incendies de l’été 2025 ont ravagé plusieurs milliers d’hectares dans l’Aude, forçant des vignerons comme le Cellier des Demoiselles à revoir entièrement leur modèle pour survivre jusqu’à fin 2026. D’autres, comme le domaine les Cascades, ont misé sur des cépages résistants pour rebâtir cépage par cépage.
Certains ont même pris des voies originales : à Bizanet, le château Quillanet a réintroduit 200 brebis dans ses vignes pour entretenir les parcelles et réduire le risque incendie. C’est une réponse locale à un problème systémique — mais elle ne suffit pas quand le volume de production s’effondre et que le marché ne suit pas.
La déprise vigneronne que Joël Boueilh des Vignerons Coopérateurs de France décrivait début août prend ici une forme concrète : pas des mots sur une tendance, mais 104 familles de vignerons qui rendent les clés à une structure qui n’est plus en mesure de les payer.
Ce que ça dit de l’avenir des coopératives viticoles en France
Les caves coopératives représentent encore près de 55 % de la production viticole française. Mais elles sont bâties sur un modèle qui suppose des volumes réguliers, des charges fixes couvertes par un minimum de tonnage et des cours suffisants pour rémunérer les adhérents. Quand les volumes s’effondrent de 79 % en trois ans, aucun modèle coopératif ne tient.
La question que pose l’histoire de Terre d’Expression est simple : combien d’autres caves du vignoble en crise font face à la même équation en silence, sans avoir encore tenu leur assemblée générale ? Personne ne le sait encore. Ce qui est certain, c’est que les années 2024 et 2025 ont été particulièrement dévastatrices pour le midi viticole — et que les bilans financiers de l’automne 2026 risquent de l’confirmer.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la liquidation amiable d’une cave coopérative ?
La liquidation amiable est une procédure volontaire dans laquelle les membres d’une coopérative décident eux-mêmes de mettre fin à l’activité, sans passer par un tribunal. Ils désignent un liquidateur, négocient le remboursement des dettes et organisent le transfert des actifs et des adhérents vers une autre structure. C’est une alternative à la liquidation judiciaire, imposée par un juge quand une entreprise ne peut plus faire face à ses dettes — une procédure qui laisse beaucoup moins de contrôle aux membres.
Les vins des Corbières vont-ils devenir plus rares après cette dissolution ?
Pas nécessairement dans l’immédiat. Les 640 hectares restants de Terre d’Expression seront repris par Terroirs du Vertige, qui continue de produire des vins des Corbières. Mais à moyen terme, la concentration du tissu coopératif réduit la diversité des opérateurs locaux — et donc potentiellement la variété des cuvées disponibles sous cette appellation.
Combien de caves coopératives existent encore dans les Corbières ?
L’appellation Corbières comptait une vingtaine de caves coopératives actives au début des années 2010. Plusieurs ont déjà fusionné ou disparu depuis. Terre d’Expression rejoint cette liste de structures qui n’ont pas survécu à la conjonction de la crise climatique et de la crise de marché. Les experts du secteur anticipent que le mouvement de consolidation va se poursuivre dans les prochaines années.
Sources : Vitisphere, Alexandre Abellan, 10 août 2026 (article 107183 — « Les adhérents de cette coopérative choisissent la liquidation à l’amiable plutôt que judiciaire pour préserver leur activité ») ; L’Indépendant (assemblée générale du 7 août 2026, déclaration de Laurent Raux, président de Terre d’Expression).
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