Ce qu'il faut retenir
- Joël Boueilh, président des Vignerons Coopérateurs de France, alerte sur des abandons de plus en plus nombreux dans la profession
- 2026 marque la sixième année consécutive d’aléas climatiques majeurs pour la filière
- Les vignerons installés entre 2019 et 2020 sont particulièrement exposés : ils n’ont jamais connu une vendange normale
- En Charente, les rendements Cognac pourraient tomber sous les 90 hl/ha, contre 120 à 150 attendus en début de saison
- La filière demande une année blanche d’amortissement comptable et la restructuration des coopératives
Chaque été, on parle de la vigne. Des records de précocité, des raisins grillés, des coopératives sous pression. Mais en ce mois d’août 2026, une question plus grave commence à circuler dans les rangs de la profession. Joël Boueilh, président des Vignerons Coopérateurs de France, l’a posée sans détour à Vitisphere : « Qui va encore produire du vin ? On entend que tel vigneron va abandonner. »
Ce n’est plus une anecdote. C’est un signal d’alarme qui traverse tout le vignoble français au moment précis où les vendanges 2026 démarrent, plus tôt que jamais, dans des conditions climatiques extrêmes.
Six ans sans répit : la génération des arrivants de 2019 au bord du gouffre
Pour comprendre la gravité de la situation, il faut remonter à 2019. Cette année-là, une nouvelle génération de vignerons s’est installée, portée par l’engouement pour les vins naturels, la biodynamie, les appellations méridionales. Beaucoup ont investi, emprunté, planté.
Depuis, pas une seule vendange normale. Gel en 2021, canicule en 2022 et 2023, grêle en 2024, incendies en 2024 et 2025, et maintenant 2026 avec ses raisins grillés, ses rendements en chute libre et ses prévisions que même la filière refuse de chiffrer. Six années consécutives d’aléas majeurs, sans aucune récolte dite « normale » pour s’y appuyer.
« Un peu d’irrigation aurait permis de tout amener au bout sans problème », souligne Boueilh. Mais dans de nombreuses appellations, l’irrigation est encore interdite ou conditionnée à des dérogations complexes. Le résultat : des exploitations à bout de souffle, des trésoreries épuisées, et des hommes et des femmes qui se demandent jusqu’où ils peuvent tenir.
Dans les grandes maisons aussi, on lâche prise
Ce qui surprend le plus dans le constat de Joël Boueilh, c’est que la déprise ne touche plus seulement les petites exploitations fragilisées. Elle atteint désormais des « belles maisons », selon ses propres termes. Des vignerons en fin de carrière qui, à quelques années de la retraite, préfèrent vendre ou céder plutôt que de continuer à absorber des pertes.
Le phénomène s’accentue dans le Sud-Ouest, où la polyculture souffre particulièrement du manque d’eau. Mais il n’est pas isolé géographiquement. Dans les Corbières, des domaines comme le Cellier des Demoiselles ne tiennent que grâce à des soutiens exceptionnels après les incendies de 2025. Combien résisteront à un nouvel été du même acabit ?
Ce mouvement de fond n’est pas uniquement français. L’Australie, l’Espagne, l’Italie connaissent les mêmes tensions. Mais en France, la densité du tissu familial viticole rend la question particulièrement sensible. Quand France, Espagne et Italie renoncent simultanément à publier leurs prévisions de récolte pour la première fois de l’histoire, ce n’est pas seulement un chiffre qui manque : c’est la confiance dans la pérennité du modèle qui vacille.

Cognac : la pluie espérée, la faillite redoutée
La Charente concentre une partie des angoisses de la filière. En Cognac, les conditions de cet été sont qualifiées d’« exceptionnellement chaudes et sèches » par le BNIC (Bureau National Interprofessionnel du Cognac). Les rendements, attendus entre 120 et 150 hl/ha en début de saison, pourraient tomber sous les 90 hl/ha. Des producteurs décrivent des grappes qui se « défermentent », des baies qui rétrécissent sur souche.
Un producteur de Bons Bois confie à Vitisphere que ses engagements contractuels ont chuté, avec un grand négociant (Rémy Martin cité) qui réduit ses commandes de 20 %. Pour relever la situation, il faudrait 30 à 50 mm de pluie en une seule fois. Ce que les prévisions météo ne montrent pas.
Un observateur du secteur parle sans fard de « début du déclin accéléré », avec des risques de faillites en cascade dès 2027-2028 si la sécheresse se poursuit. La crise du Cognac avait déjà commencé avant : Campari vient de vendre Bisquit à perte, après avoir englouti 20 millions d’euros en sept ans. La canicule 2026 ne fait qu’accélérer une recomposition déjà à l’oeuvre.
Ce que la filière demande
Face à cette situation, les Vignerons Coopérateurs de France portent deux demandes principales aux pouvoirs publics.
La première est une année blanche d’amortissement comptable : permettre aux exploitations d’étaler leurs amortissements sur une année supplémentaire pour desserrer l’étau financier. C’est une mesure technique, mais son impact serait immédiat pour les trésoreries à bout de souffle.
La seconde est la restructuration des coopératives avec des fonds dédiés. Les coopératives regroupent une part importante de la production française, notamment dans les régions les plus touchées (Languedoc, Sud-Ouest, Cognac). Sans restructuration, plusieurs risquent de ne pas survivre à un troisième exercice déficitaire consécutif.
Ces demandes ne sont pas nouvelles. Elles reviennent à chaque crise. La question est de savoir si, cette fois, l’accumulation des difficultés va enfin provoquer une réponse structurelle, plutôt qu’un replâtrage à chaque mauvaise année.
Et nous, amateurs de vin ?
Pour le consommateur, la déprise vigneronne n’est pas une abstraction. Moins de vignerons signifie moins de diversité dans les appellations, moins de petits domaines familiaux capables de prendre des risques éditoriaux sur des cépages rares ou des pratiques alternatives. Ce sont aussi des paysages qui changent, des savoir-faire qui disparaissent.
Les vendanges 2026 commencent ce mois d’août avec 24 jours d’avance sur la moyenne des années 1970. Dans 20 ans, si la tendance se poursuit et si personne ne reprend les vignes abandonnées, ce ne sera plus seulement la date des vendanges qui aura changé : ce sera la carte viticole de France tout entière.
Joël Boueilh a posé la question. Elle mérite une réponse collective, et vite.
Sources : Vitisphere, Alexandre Abellan, 7 août 2026 (article 107185 « Qui va encore produire du vin ? ») ; Vitisphere, Alexandre Abellan, 7 août 2026 (article 107172, impacts canicule sur les raisins en Cognac et dans le vignoble bordelais).
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la déprise vigneronne ?
La déprise vigneronne désigne l’abandon progressif de l’activité viticole par des producteurs qui ne trouvent plus de successeurs ou qui ne peuvent plus faire face aux pertes économiques. Elle se traduit par des vignes arrachées, des exploitations cédées à des investisseurs ou des coopératives en difficulté. En France, elle touche particulièrement le Languedoc, le Sud-Ouest et certaines zones de Bourgogne depuis les années 2000, mais s’accélère depuis les crises climatiques successives de 2021 à 2026.
Pourquoi les vignerons installés entre 2019 et 2020 sont-ils les plus vulnérables ?
Ils ont commencé leur activité juste avant une série sans précédent d’aléas climatiques : gel sévère en 2021, canicules à répétition de 2022 à 2024, grêle destructrice, incendies en 2025 et sécheresse extrême en 2026. N’ayant jamais connu une récolte normale depuis leur installation, ils n’ont pas eu le temps de constituer des réserves financières. Leurs emprunts bancaires, souvent importants au démarrage, pèsent sur des trésoreries épuisées par six années consécutives de pertes partielles ou totales.
Qu’est-ce qu’une année blanche comptable pour un vigneron ?
Une année blanche comptable permettrait à un vigneron d’étaler ses amortissements (matériel agricole, plantations, bâtiments) sur une année supplémentaire sans pénalité fiscale. Concrètement, cela réduit les charges annuelles et libère de la trésorerie dans l’immédiat. Ce mécanisme existe déjà dans d’autres secteurs agricoles lors de crises et a été demandé à plusieurs reprises par les Vignerons Coopérateurs de France lors des dernières récoltes déficitaires.
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