EN BREF
- Au Clos des Grives, à Chille (Jura), trois cochons Kunekune néo-zélandais — baptisés Poulsard, Savagnin et Trousseau — désherbent les rangs de vigne à la place du tracteur.
- Le vigneron Oscar Vurpillot compte agrandir son cheptel dès la prochaine saison, séduit par leur petit gabarit (50-250 kg) qui n’abîme pas les racines.
- Le domaine, premier vignoble jurassien certifié bio en 1968 (label Nature et Progrès), pousse encore plus loin sa philosophie d’agriculture vivante sur ses 4 hectares en AOC Côtes-du-Jura.
- Une tendance émergente : la France compte déjà plus de 1 000 projets d’éco-pâturage, encore très peu en viticulture, mais le mouvement accélère.
- Une histoire qui tombe à pic : printemps 2026, début de saison végétative, beaucoup de domaines réfléchissent aux alternatives au glyphosate et au tracteur enjambeur.
Imaginez la scène : il est 8 h du matin à Chille, petit village à dix minutes de Lons-le-Saunier dans le Jura. La rosée colle encore aux pampres. Et entre les rangs de savagnin du Clos des Grives, ce ne sont pas des hommes qui désherbent : ce sont trois truies aux oreilles tombantes et à la barbiche frisée. Des Kunekune, race débarquée tout droit de Nouvelle-Zélande, qui broutent paisiblement le couvert végétal. Oscar Vurpillot, le vigneron, observe la scène avec un sourire. « Ces petites bêtes font le boulot mieux que la débroussailleuse, et sans bruit », résume-t-il en substance dans la vidéo de France 3 Bourgogne-Franche-Comté diffusée le 9 avril 2026.
Drôle d’image. Mais pas si anecdotique. Derrière ces cochons mascottes se cache un mouvement de fond : la viticulture française cherche désespérément des alternatives au désherbage chimique et mécanique, alors que les coûts du carburant flambent, que le glyphosate est régulièrement remis en cause et que la clientèle réclame des vignes « propres » au sens écologique. Le Clos des Grives, qui fut le tout premier domaine du Jura certifié bio en 1968, ne fait que continuer son sillon. Mais avec une touche en plus : la mignonnerie.
Trois cochons aux noms de cépages jurassiens
Le détail qui régale : les trois truies Kunekune ont été baptisées Poulsard, Savagnin et Trousseau, soit trois des cinq cépages cultivés au domaine. Manquent le Chardonnay et le Pinot Noir, qui rejoindront peut-être bientôt l’équipe puisque Oscar Vurpillot, ravi de l’expérience, prévoit d’agrandir son cheptel dès l’an prochain. Une cohérence narrative parfaite pour un domaine qui mise depuis 1962 sur les variétés autochtones du Jura.

La race Kunekune n’a pas été choisie au hasard. Originaire de Nouvelle-Zélande, où le mot signifie « gras et rond » en maori, elle se distingue des cochons fermiers européens par trois caractéristiques décisives pour la vigne :
- Petit gabarit (50 à 250 kg adulte) : ils se faufilent entre les rangs sans casser les piquets ni se prendre dans les fils palissés.
- Groin court et museau peu fouisseur : contrairement aux cochons gascons ou aux sangliers, le Kunekune ne creuse pas la terre et n’abîme pas les racines superficielles des ceps.
- Tempérament docile et grégaire : ils suivent leur éleveur sans clôture sophistiquée, ce qui simplifie énormément la conduite quotidienne.
Bonus inattendu : leur aspect attendrissant (oreilles tombantes, deux tassels — sortes de pendeloques poilues — sous le menton) en fait d’excellentes ambassadrices auprès des visiteurs œnotouristiques. Un argument à peine secondaire dans une région qui ouvre de plus en plus ses caves au public.
🐷 ASTUCE — Pourquoi pas des moutons ou des chèvres ?
En éco-pâturage, le mouton reste l’animal préféré des viticulteurs français (41 % des projets), suivi des chèvres (21 %), bovins (19 %) et équins (15 %). Mais le mouton ne peut pâturer la vigne qu’en hiver, sinon il dévore les bourgeons et les jeunes pousses. La chèvre, encore pire, broute tout ce qui dépasse. Le Kunekune, lui, mange surtout l’herbe basse et délaisse les feuilles de vigne en hauteur — ce qui permet de le laisser dans les rangs toute la belle saison. C’est cette différence qui pourrait changer la donne.
Le Clos des Grives, pionnier du bio jurassien depuis 57 ans
Avant d’être un labo à cochons, le Clos des Grives est surtout une parcelle d’histoire. Créé en 1962 par Gaston Charbonnier, le domaine est devenu en 1968 le tout premier vignoble du Jura à recevoir un label bio, sous la bannière de Nature et Progrès — l’une des plus anciennes associations françaises d’agriculture biologique, créée en 1964. À une époque où le tout-chimique régnait dans les vignes françaises, c’était quasi visionnaire.
Depuis avril 2017, le domaine appartient à Benoît Mulin et son cousin Christophe, qui ont repris le flambeau avec Oscar Vurpillot comme manager opérationnel. Quatre hectares en exposition sud / sud-ouest, sur des marnes calcaires typiques du Revermont jurassien. Les cinq cépages du Jura y sont tous vinifiés :
| Cépage | Couleur | Style au Clos des Grives |
|---|---|---|
| Chardonnay | Blanc | Cuvée « De Bicknell », élevage long sous voile partiel. |
| Savagnin | Blanc | Cuvée « Solitaire » ouillée ou Vin Jaune typé selon les millésimes. |
| Poulsard | Rouge clair | Rouge translucide, fruit rouge frais, texture aérienne. |
| Trousseau | Rouge | Plus charpenté, épicé, taillé pour la garde. |
| Pinot Noir | Rouge | Surface confidentielle, élégance bourguignonne au Jura. |
Au total, une dizaine de cuvées sortent du chai chaque année, toutes vendangées à la main. Les Kunekune ne sont donc pas un coup de com’ : ils s’inscrivent dans une cohérence agronomique de plus de cinquante ans. Et c’est exactement le genre de domaine que les amateurs de vins de savagnin et de Jura authentiques traquent dans les salons de vignerons indépendants.

L’éco-pâturage en vigne, une tendance qui décolle
Le Clos des Grives n’est pas un cas isolé. La France compte aujourd’hui plus de 1 000 projets d’éco-pâturage actifs, encadrés par des structures publiques et privées, dont une bonne partie remonte aux objectifs du Grenelle de l’Environnement. La vigne reste minoritaire dans ces projets — l’éco-pâturage concerne surtout les espaces verts urbains, les zones inaccessibles ou les terres en friche — mais le mouvement gagne du terrain.
Pour le viticulteur, les bénéfices sont multiples et chiffrables :
- Économies de carburant sur le tracteur enjambeur : un passage de tonte mécanique coûte facilement 60 à 90 € par hectare et par mois en pleine saison.
- Suppression du désherbage chimique sous le rang, ce qui simplifie ou supprime la phase de validation HVE / Bio.
- Tassement du sol évité : les Kunekune ne pèsent pas leur poids en tracteur, les sols restent vivants et drainants.
- Fertilisation naturelle via les déjections animales (modestes, certes, mais 100 % gratuites).
- Bénéfice biodiversité : la régénération végétale entre rangs favorise insectes auxiliaires, oiseaux, mycorhizes.
🌿 À RETENIR — Pas de miracle non plus
L’éco-pâturage n’est pas adapté à toutes les parcelles. Les jeunes plantations (moins de 3-4 ans) sont à éviter — même les Kunekune peuvent grignoter une baguette de greffe ou frotter contre un piquet en bois. Les vignobles en forte pente compliquent la conduite. Et la charge animale doit être calibrée : trop de cochons = sol surpâturé, pas assez = couvert végétal qui repart de plus belle. Compter 3 à 5 Kunekune pour 1 hectare selon la pousse de l’herbe et la saison.
Côté coût : combien ça revient vraiment ?
Un cochon Kunekune adulte de race se négocie aujourd’hui entre 400 et 800 € en France, selon la lignée et l’éleveur certifié. Auxquels s’ajoutent les frais classiques de tout petit cheptel : abri (un simple appentis suffit), eau, complément alimentaire en hiver, soins vétérinaires basiques. Sur un domaine type comme le Clos des Grives (4 ha en AOC), un cheptel de cinq à six bêtes couvre largement les besoins, pour un investissement initial de 2 000 à 5 000 € amortis sur 8 à 10 ans (durée de vie moyenne de la race).
À comparer aux 1 500 à 3 000 €/an d’entretien mécanique d’une parcelle équivalente, sans compter la main-d’œuvre. Le calcul devient vite favorable, surtout en bio où chaque passage chimique évité est aussi un argument commercial pour le vin. C’est aussi pour ça qu’un domaine engagé dans la démarche vin nature et bio trouve ici un levier malin, à la fois économique et narratif.
Une histoire qui parle aussi aux consommateurs
Au-delà de l’aspect technique, ce que les Mulin et Oscar Vurpillot ont compris au Clos des Grives, c’est la puissance émotionnelle d’une vigne habitée. Dans un marché du vin français en pleine crise — arrachage de 28 000 ha en 2026, distillation de crise massive, exports US plombés par les taxes Trump —, les domaines qui s’en sortent sont ceux qui racontent une histoire qu’on a envie d’écouter. Et trois cochons aux noms de cépages qui défilent entre des rangs de savagnin, ça fait clairement partie de ce storytelling agricole nouveau qui plaît à la fois aux médias, aux clients de la cave et aux algorithmes des réseaux sociaux.
Pour les amateurs qui n’ont pas la chance de pousser la porte du Clos des Grives en personne, le domaine reste accessible chez quelques cavistes spécialisés en vins du Jura — et son approche du vin bio jurassien mérite amplement le détour. Une chose est sûre : les Kunekune ne sont pas un effet de mode passager. Le mouvement éco-pâturage en vigne est en train de prendre racine. Et il a, désormais, une mascotte officielle aux oreilles tombantes.
Comment goûter un Jura nature et savoir le reconnaître
Si ce sujet vous a donné envie de plonger dans les vins du Jura, autant savoir par où commencer. La région reste l’une des plus petites AOC françaises (2 200 hectares), mais aussi l’une des plus passionnantes pour qui aime les vins de caractère. Trois conseils pour s’y retrouver :
- Démarrer par un Crémant du Jura ou un Chardonnay ouillé (vinifié sans voile) : profils plus familiers, parfaits pour s’apprivoiser avec le terroir local.
- Passer au Savagnin ouillé avant le Vin Jaune : on retrouve le caractère noix-curry du cépage, mais sans la complexité oxydative qui peut décontenancer.
- Le Trousseau et le Poulsard en rouges : deux personnalités diamétralement opposées (charpenté vs aérien) qui montrent la diversité méconnue des rouges jurassiens.
Et si l’envie vous prend d’explorer plus largement les cépages français parfois oubliés, le Jura est probablement le meilleur point de départ. Le mieux, c’est encore de découvrir une sélection construite par un sommelier sur la durée — c’est aussi à ça que servent les box vin bien faites.
FAQ — Vos questions sur l’éco-pâturage en vigne
Le cochon Kunekune mange-t-il les raisins en automne ?
Le Kunekune préfère largement l’herbe au sol et les fruits tombés. Mais oui, s’il trouve une grappe à hauteur de groin (sur ceps bas notamment), il la mangera. C’est pour ça que les vignerons retirent généralement les cochons des parcelles 4 à 6 semaines avant les vendanges, le temps que la véraison se fasse tranquillement. Hors saison de récolte, aucun souci.
Combien de cochons faut-il par hectare de vigne ?
On compte généralement 3 à 5 Kunekune adultes par hectare en pleine saison de pousse (avril à juillet), avec rotation possible entre parcelles. En été chaud et sec, l’herbe ralentit : on peut descendre à 2 par hectare. C’est à calibrer parcelle par parcelle, en fonction du couvert végétal et de l’exposition.
Quels autres domaines français pratiquent l’éco-pâturage en vigne ?
Le mouvement existe surtout avec des moutons : la Champagne Drappier (Aube), le Château de Beaucastel (Châteauneuf-du-Pape) et plusieurs domaines bordelais bio utilisent des moutons en hiver pour le couvert végétal. Côté Kunekune, le Clos des Grives est pionnier en France, mais la Suisse romande a déjà quelques expériences documentées. Affaire à suivre.
L’éco-pâturage permet-il de viser une certification HVE ou bio ?
L’éco-pâturage n’est pas une certification en soi, mais il constitue un levier puissant pour la conversion en agriculture biologique ou pour atteindre le niveau 3 HVE (Haute Valeur Environnementale). Au Clos des Grives, le bio existe depuis 1968, bien avant les cochons. Aujourd’hui, intégrer un éco-pâturage à son cahier des charges est un argument fort pour les contrôles, et un gain en biodiversité documenté.
Où acheter du vin du Clos des Grives ?
Le Clos des Grives est distribué en France par quelques cavistes spécialisés en vins du Jura (Lyon, Paris, Strasbourg notamment) et via des importateurs au Royaume-Uni (Gnarly Vines), au Québec (Les Décuveurs) et aux États-Unis. Pas de vente en grandes surfaces : c’est typiquement le profil de domaine confidentiel qu’on découvre en salon de vignerons indépendants ou via une bonne box vin curatée.
Les cochons remplacent-ils complètement le tracteur en vigne ?
Non, soyons honnêtes. Le Kunekune fait un boulot remarquable sur le désherbage de surface et l’entretien du couvert, mais il ne remplace pas les passages mécaniques nécessaires pour les traitements bio (cuivre/soufre), pour le travail du sol en hiver ou pour les vendanges. C’est un complément agronomique précieux, pas un remplacement total. Mais réduire les passages tracteur de 30 à 50 % par an, c’est déjà énorme.
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Sources : France 3 Bourgogne-Franche-Comté (9 avril 2026) ; Site officiel Le Clos des Grives — Histoire ; Comité Interprofessionnel des Vins du Jura ; L’ADN — Éco-pâturage et biodiversité.







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