La crise foncière du Cognac en 5 chiffres
- −54 % : chute des prix fonciers en Grande Champagne (28 000 €/ha en 2025)
- 141 millions de bouteilles expédiées en 2025, pire niveau depuis 2009
- −39 % en valeur depuis le record de 2021 (3,6 → 2,2 Md€)
- 1 086 ha échangés en 2025 pour 32 M€ (−27 % en valeur)
- 3 500 ha d’arrachage définitif programmés, jusqu’à 10 000 ha en pause
« On change de valeur tous les 3 mois, tellement ça va vite à dégringoler. » La formule de Sylvie Massacré, directrice départementale de la SAFER Nouvelle-Aquitaine, dit tout. Publiés le 22 juin 2026 par Vitisphere, les chiffres du marché foncier du vignoble charentais sont vertigineux : la Grande Champagne et les Borderies ont perdu entre 50 et 54 % de leur valeur en un an. Des chiffres qui auraient paru inimaginables il y a encore trois ans, quand le Cognac jouait les stars mondiales.
Deux années noires : Pékin, puis Washington
Pour comprendre l’effondrement des prix fonciers, il faut remonter à 2024. En janvier, la Chine ouvre une enquête antidumping sur les eaux-de-vie européennes. Dès octobre, les taxes provisoires entrent en vigueur : résultat immédiat, les exportations vers la Chine chutent de 23,8 % en valeur dès 2024, selon le Bureau National Interprofessionnel du Cognac (BNIC). En 2025, la chute atteint près de 40 %. Ce sont les cognacs de prestige — VSOP et XO — qui souffrent le plus, avec des baisses allant jusqu’à 26,4 %.
Puis vient le 3 avril 2025. Donald Trump impose 20 % de droits de douane sur tous les produits européens. Le Cognac, sans exemption, est frappé de plein fouet : les États-Unis pèsent environ 50 % du chiffre d’affaires global de la filière. Double peine. La chronique de la descente aux enfers face à Pékin avait déjà été largement documentée — mais les effets sur le foncier viennent seulement d’être mesurés.
141 millions de bouteilles : le fond du tonneau depuis 2009
Les chiffres de production parlent d’eux-mêmes. En 2025, la filière Cognac n’a expédié que 141 millions de bouteilles dans le monde — son pire résultat depuis 2009, soit seize ans en arrière, selon Pleinchamp. Depuis 2021, année record, les ventes en valeur ont dégringolé de près de 39 % : de 3,6 milliards d’euros à 2,2 milliards. Une décennie de croissance effacée en quatre ans.

Les prix par cru : un marché en chute libre
Les données SAFER pour 2025 révèlent l’ampleur géographique de la dépréciation. Aucun cru n’est épargné :
| Cru / Zone | Prix 2025 (€/ha) | Variation annuelle |
|---|---|---|
| Grande Champagne / Borderies | 28 000 € | −54 % |
| Bons Bois (Charente-Maritime) | 15 000 € | −50 % |
| Bons Bois (Charente) | 15 000 € | −56 % |
Source : SAFER Nouvelle-Aquitaine (Sylvie Massacré), données 2025 publiées le 22 juin 2026 par Vitisphere.
En volume, 1 086 hectares ont changé de mains en 2025, pour une valeur totale de 32 millions d’euros. Soit une baisse de 10 % en volume, mais de 27 % en valeur par rapport à l’année précédente. La différence ? La dépréciation a été encore plus rapide que la désaffection.
Les nouveaux investisseurs pris au piège
Le choc est d’autant plus brutal pour ceux qui ont investi dans le vignoble charentais ces cinq dernières années, attirés par des rendements perçus comme sûrs dans un secteur en croissance. La SAFER le dit clairement : « Les valeurs affichées ne correspondent déjà plus à celles que nous sommes en train de négocier. » Le marché bouge plus vite que les publications officielles. Pour un investisseur ayant acheté en 2021 au plus haut, la perte latente peut dépasser 60 % de la mise initiale.
La situation rappelle, toutes proportions gardées, le calvaire des vignerons approvisionnant Rémy Martin, contraints de renégocier à la baisse leurs contrats de vente de raisins. La chaîne de valeur se comprime à chaque maillon.

Les arrachages, seule issue pour rééquilibrer l’offre
Face à cette accumulation de pressions, la filière a enclenché un plan massif de restructuration. Depuis février 2026, quelque 2 000 hectares font l’objet d’un dispositif d’arrachage volontaire. Le BNIC vise 3 500 hectares d’arrachages définitifs supplémentaires, abondés d’une surprime de 6 000 €/ha. En cas de récession prolongée, c’est entre 7 000 et 10 000 hectares qui pourraient être mis en « pause ».
Cette logique rejoint les grandes restructurations observées ailleurs : la coopérative Auraïa dans le Sud-Ouest a déjà annoncé la cession de 180 hectares et un pari sur le vin sans alcool. Pour le Cognac, cette option reste marginale — l’eau-de-vie ne se désalcoolise pas. La filière doit donc trouver sa sortie de crise en réduisant l’offre et en espérant une normalisation des relations commerciales avec Pékin et Washington.
Ce que l’amateur de Cognac doit retenir
Pour le consommateur, la crise a une traduction concrète et plutôt favorable à court terme : les prix à la bouteille n’ont pas encore reflété la compression de la filière. Les grandes maisons (Hennessy, Martell, Rémy Martin, Courvoisier) ont surtout absorbé les pertes en réduisant leurs achats amont. Résultat : certains Cognacs VSOP et XO sont disponibles à des tarifs étonnamment accessibles par rapport à leur qualité intrinsèque.
À plus long terme, la réduction du vignoble pourrait créer une rareté — et des hausses de prix — sur les millésimes de prestige. Si vous souhaitez explorer les grandes eaux-de-vie françaises, notre sélection de box vins et spiritueux offre des pistes pour ne pas se perdre dans un marché en pleine mutation.
Questions fréquentes sur la crise du Cognac
Pourquoi le prix des vignes de Cognac s’est-il effondré aussi vite ?
La combinaison de trois chocs simultanés a été fatale : les taxes antidumping chinoises (depuis octobre 2024), les droits de douane américains à 20 % (depuis avril 2025), et un recul structurel de la consommation mondiale d’alcool fort. Le marché foncier a suivi avec quelques mois de décalage — mais la chute, quand elle est venue, a été brutale : −54 % en Grande Champagne en un an selon la SAFER Nouvelle-Aquitaine.
Qu’est-ce que la Grande Champagne dans le Cognac ?
La Grande Champagne est le cru le plus prestigieux de l’appellation Cognac. Ses sols calcaires crayeux donnent des eaux-de-vie d’une finesse et d’une longévité exceptionnelles. C’est la zone la plus valorisée du vignoble charentais — et donc celle dont la dépréciation est la plus spectaculaire : de prix proches de 60 000 €/ha en 2021-2022, on est tombé à 28 000 € en 2025.
Le Cognac va-t-il disparaître des rayons ?
Non. La filière est en crise, pas en extinction. Les grandes maisons comme Hennessy (qui pèse à elle seule environ 40 % du marché) ont les reins solides pour traverser plusieurs années difficiles. Ce qui va évoluer, c’est le paysage des petits producteurs indépendants et des vignerons sous contrat, ainsi que l’offre globale après les arrachages. À terme, une offre réduite peut soutenir les prix à la bouteille — surtout sur les cuvées de prestige.
Y a-t-il des parallèles avec la crise de Bordeaux ?
Les analogies sont frappantes : excès d’offre, perte de marchés export, dépréciation foncière, arrachages subventionnés. Bordeaux a entamé sa restructuration plus tôt (plan d’arrachage 2023-2026, 28 000 ha) et souffre depuis plus longtemps. Le Cognac a connu l’essor plus tard — et subit donc le retour de bâton avec un décalage. Les deux filières partagent désormais la même thérapie de choc.
Sources : Vitisphere (Alexandre Abellan, 22 juin 2026) — Pleinchamp — BNIC. Crédits photos : Vignoble des Borderies, Cherves-Richemont, Charente — JLPC, CC BY-SA 3.0 · Alambic charentais, Échoisy, Charente — Zewan, CC BY-SA 3.0 · Cognac XO et verre — ChickenFalls, Domaine Public. Via Wikimedia Commons.







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